La prochaine rencontre aura lieu le Samedi 25 octobre 2008 à 16h00 à la Brasserie Le Biarritz, 111, rue de Tolbiac Paris 13 (A l’angle de la rue Baudricourt, Métro Ligne 14 – Station Olympiades) sous les auspices du Café-Tao.
L'invitation (au format MS/Word) se trouve ici.
Cordialement.
jeudi, octobre 23, 2008
Café-Tao du Samedi 25 octobre 2008
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mardi, septembre 23, 2008
L’Amour de soi
par Sabine Bourgeat [Mini-biographie ici] à la conférence-débat du 13 Septembre 2008
Alors que nous fêtons cette année les 60 ans de la Déclaration des Droits de l’Homme, et que 2008 s’annonce être l’année de l’interreligieux, nous sommes également invités à dépasser ces exhortations afin de mettre en place la mise en pratique de telles valeurs. La dimension collective du religieux a depuis longtemps été valorisée, à travers divers cultes, discours sur Dieu, sur la morale ou sur la paix. Mais qu’en est-il de la dimension individuelle, personnelle ? Ne s’agit-il pas, plus profondément, d’être cette morale (et nous entendrons en quel sens), d’être la paix au lieu de la réclamer comme un avoir ? Etre ce que le Dieu de toutes les religions attend de l’humanité, et non pas se gargariser de Ses propres mots… La confusion, devenue malheureusement classique, entre avoir et être touche aussi le domaine du religieux. Tant il est vrai, pour reprendre les propos d’Eric Edelmann, dans Jésus parlait araméen, que nous ne nous sommes pas assez méfiés de « la facilité avec laquelle on peut ramener au faire ce qui appartient avant tout au domaine de l’être ». L’aspect peut-être trop moralisateur que nous avons donné à nos religions instituées n’a-t-il pas recouvert voire totalement étouffé leur dimension spirituelle, au détriment de notre croissance intérieure ? Pour que nos religions retrouvent leur valeur d’enseignement spirituel, transformateur, il faut redonner son poids – longtemps opprimé par un ascétisme qui s’est voulu religieux -, à l’amour de soi. Car comment aimer son prochain si personne ne nous a appris à nous aimer nous-même ?...
L’amour de soi distinct de l’amour du Moi
On aurait spontanément tendance à associer l’amour de soi au narcissisme, c’est-à-dire à la valorisation de l’ego, au sens exclusivement égoïste et amoral du terme. Qui n’a pas entendu ou lu cette sentence de Pascal selon laquelle « le Moi est haïssable » ? Comment dès lors se sentir connecté ou reconnecté au divin si nous sommes naturellement condamnés à n’être que des êtres égoïstes, égocentriques, et méprisables ? Comment nous sentir dignes de l’Amour de Dieu, comme de l’amour tout court, si nous conservons une telle image de nous-même ? Ne sommes-nous que cela ? De même que l’amour de soi est nécessaire à l’autoconservation, à l’instinct de survie physique, l’amour de soi est tout autant vital à notre croissance spirituelle. L’ego doit être défini ici, par différence d’avec le Soi : l’ego, ou le Moi, émane de notre personnalité telle qu’elle a été façonnée (par notre éducation, milieu social et culturel, par nos expériences). Il est aussi reconnaissable, que trop reconnaissable…, à travers notre mental (nos peurs, espoirs, ambitions ou rancunes, projections de nous-mêmes sur le monde extérieur). C’est lui dont Pascal pensait qu’il fallait réduire son pouvoir sur nous-même. Le Soi est pour ainsi dire plus élevé ; il est notre centre, conscient de lui-même, qui comprend le conscient et l’inconscient ; notre cohérence intérieure. Un état d’innocence primordiale, vierge de tout jugement sur l’Autre, un lieu stable qu’il s’agit de retrouver en soi-même. C’est lui le plus sûr allié de la paix que nous voulons voir régner autour de nous. Car c’est de nous-même, chacun, individuellement, d’où peut émaner la paix autour de nous dans un 2ème temps, tel un rayonnement. La paix n’est pas un idéal à appliquer, mais un état à acquérir intérieurement avant tout. Et rien n’est plus complexe, lorsqu’on nous a appris que la connaissance de soi-même relevait d’un luxe orgueilleux, narcissique, où il vaut mieux laisser enterré ce qui pourrait en sortir… Le mental (l’ego) veille farouchement à ce que la boîte de Pandore reste fermée, en ennemi de la conscience, pourtant libératrice. « La vérité vous fera libres », dit L’Evangile selon st Jean (8, 32). Etre aimé n’est-ce pas déjà, en soi, pacificateur ? Etre aimé ne change-t-il pas profondément notre regard sur soi-même et sur l’existence, sur les autres aussi ? Mais pour être capable d’aimer, s’aimer soi-même d’abord semble être une étape incontournable. L’amour de soi, contrairement à l’amour du Moi, c’est agir non pas pour son intérêt propre, privé, mais ne pas être dupe des mécanismes trompeurs du mental pour soi-même comme pour les autres ; c’est aimer la vérité qui se cache derrière les apparences…
Accepter et apprivoiser notre « ennemi intérieur »
Comment développer l’amour de soi ? Comment dominer l’ego et s’ouvrir à l’Autre, grandir spirituellement pour un monde davantage harmonieux ? Il s’agit, dans toutes les traditions mystiques, de devenir davantage conscients de nous-même. Car de notre rapport à nous-même dépendra notre rapport aux autres. C’est ici que l’apport, considérable, fondamental, de la psychanalyse, peut jouer dans le religieux, dont on l’a traditionnellement trop dissociée : les « sciences humaines » s’accordent aujourd’hui à faire valoir que ce dont nous ne sommes pas conscients, nous le projetons sur l’autre, afin d’en devenir conscients. Par exemple la haine de l’étranger est la ruse par laquelle mon mental me cache ma peur de la part d’inconnu, étrangère, qui gît en moi. Je préfère haïr l’autre, l’étranger, que de me confronter à ce qui m’est étranger en moi. Ce que nous ignorons de nous-même ne nous fait peur que tant que cela nous est inconnu, laissant ici la place à toutes sortes de fantasmes négatifs, amplifiant bien souvent ce dont il est question. Ce qui nous paralyse et nous fait peur en nous-même, nous rend vite méprisants envers nous-même, puis envers l’autre, plus commode à détester. Mais nous nous refusons souvent à prendre conscience de nos propres ennemis intérieurs. Nous nous acharnons alors à les voir à l’extérieur : une religion en particulier, une communauté, un pays, une personne… L’Autre devient alors notre bouc émissaire, notre exutoire, là même où nous sommes sincèrement convaincus de sa culpabilité ou responsabilité. « Pour un disciple engagé dans un chemin de transformation, les ennemis sont surtout d’ordre intérieur et désignent des états. Toute l’ascèse va consister à parvenir à aimer ces états négatifs, pénibles, difficiles afin déjà de ne pas les renforcer en s’y opposant », explique E. Edelmann. Rien n’est plus dangereux pour l’autre que celui qui hait ses faiblesses, inconnues de lui-même. Car celui-là sera tenté d’en rendre l’autre responsable, convaincu qu’il est que ce qu’il ressent de négatif envers l’autre est vrai, parce que ressenti comme tel… Suprême illusion de l’ego, qui là encore, maquille la vérité en crime commis par l’autre. Que de guerres et de meurtres évités si chacun avait été conscient de ce mécanisme habituel, purement psychique…
C’est bien le sens du meurtre d’Abel par Caïn : à la colère ressentie par Caïn de voir le cadeau de son frère agréé par Yahvé, alors que le sien est refusé. Jaloux de son frère, malheureux de ne pas avoir été tout pour Dieu, il en a déduit qu’il n’était rien aux yeux de Dieu. Que son frère lui a volé le favoritisme de Dieu. Yahvé lui dit alors : « Pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu ? Si tu es bien disposé, ne relèveras-tu pas la tête ? Mais si tu n’es pas bien disposé, le péché n’est-il pas à la porte, une bête tapie qui te convoite ? Pourras-tu la dominer ? » (Genèse, 4, 6). Parce qu’il n’a pas été « le » favori de Dieu, Caïn se déteste. Il se hait tellement que cela lui est insupportable, au point de tuer son frère qu’il jalouse. Dieu devient alors injuste à ses yeux, et son frère, un rival qui lui fait de l’ombre. Pourtant, Dieu l’invite à faire retour en lui-même : sa colère est un problème de lui-même avec lui-même, sans rapport avec Abel. C’est bien sa disposition intérieure qu’il s’agit pour lui de transformer, et non la personne, encombrante, de son frère ! C’est bien plutôt le mental, l’ego de Caïn, son problème. La bête tapie à la porte est l’orgueil de Caïn dont il n’a pas conscience, et qui l’a poussé à commettre un meurtre. Au lieu de tuer son orgueil, sa jalousie, il supprime son propre reflet : son frère. Et Alexandre Desjardins de conclure, dans A la recherche du Soi : « il est impossible à un ego d’aimer ses ennemis. S’il y a amour des ennemis, c’est qu’il n’y a plus d’ego. » Cet épisode a, on le voit bien, une portée universelle. Sans aller jusqu’au meurtre, ce phénomène de projection de ce qui est resté dans l’ombre de notre for intérieur, sur l’autre, est notre péché à tous. Mais à la condition de ne pas enténébrer, culpabiliser la notion de « péché » : la langue araméenne, celle de Jésus, a souffert, fait remarquer Edelmann, d’une traduction française et latine assez désastreuse. Le mot araméen, khtahayn, rendu par « péché », signifie en fait « erreur », au sens du mot familier « ratage »… Passer à côté du but, manquer la vérité. Un sens autrement plus libérateur, autrement plus compatible avec un amour de soi-même, que celui d’une faute morale laide ou honteuse pour laquelle on doit demander une absolution.
L’amour de soi implique donc que nous rendions aux religions leur enseignement, leur sens, originel, au-delà des traductions qui en ont été faites. Et ici, en rectifiant la notion, mortifiante de péché, impliquant la violation d’interdits, par celle, originelle, de rupture de l’Alliance avec Dieu ; mais pour des motifs non conscients, autres que ceux auxquels on pense ! C’est de séparation d’avec Dieu dont il s’agit, et non d’une faute à racheter. N’est-ce pas plutôt soi-même qu’il faut guérir ici ? « Le péché, en tant qu’erreur, inscrit donc la démarche spirituelle dans une perspective qui n’est pas à proprement parler d’ordre moral : il s’agit de se libérer du mensonge qui nous maintient en esclavage », conclut Edelmann.
L’attention à soi-même : apprendre à nous « recentrer »
L’indigence spirituelle nous rend faibles et ignorants, et parfois violents. La connaissance de soi, avant même le monothéisme, était déjà pratiquée et enseignée par les égyptiens et les grecs de l’Antiquité. Nous avons perdu cette sagesse du fond des âges, encore tournée vers l’intériorité, au profit de connaissances plus techniques, théoriques, résolument extérieures. C’est l’humain qui s’est perdu en cours de route, et dont nous commençons à ressentir les effets et le poids de la facture. L’enseignement, tant à l’école que dans les familles se doit d’apprendre aux enfants à ne pas se laisser disperser par le monde extérieur, qui est malgré tout un lieu d’apprentissage ; mais non le seul. Prêter attention à soi-même, c’est connaître comment Dieu nous a faits, ce qu’il attend de nous. « L’attention à soi-même conduit à la connaissance de Dieu », disait Saint Basile. Une connaissance certes pas théologique ; mais bien plutôt émotionnelle, psychique, humaine… Si le corps biologique a un âge, l’homme intérieur, l’homme nouveau annoncé par les Evangiles, lui n’en a pas. Il est en dehors du temps, et n’a pas évolué au fil des siècles : il a les mêmes besoins, la même capacité d’aimer (en attente), le même ennemi (l’inconscience et l’ignorance).
Le retour à soi-même doit être enseigné, non pas comme un repli sur soi bien sûr, mais comme une intelligence relationnelle, envers soi-même et envers autrui. Le retour à la Source consiste donc à ne plus rendre extérieur ce qui nous est intérieur. Il ne s’agit pas de devenir parfaits, mais d’accepter nos laideurs intérieures et de reconnaître aussi notre beauté intérieure. Nous devons sans doute nous défaire d’une idée erronée de la perfection, ennemie du mal, qui nous reste à jamais étranger, redoutable. Etre « parfait » signifie tenir compte de notre dualité profonde : accepter sans jugement, le bien et le mal qui est en nous, et qui sont inhérents l’un à l’autre. Accepter cela, c’est dépasser le mal (non l’annuler). C’est en être conscient, le tenir à distance de nous, c’est ne plus le subir, et par là même, le rendre inoffensif. Tel un animal en nous à domestiquer, à qui l’on ne doit jamais donner les rênes. Devenir l’observateur de son mal, et non plus l’esclave ou la victime. A ce moment-là, notre agressivité envers nous-même, et envers les autres, perd de sa suprématie, perd son emprise sur nous (donc sur les autres). Il ne peut y avoir développement spirituel que si chacun reconnaît sa condition d’exilé par rapport à lui-même. L’Evangile de st Luc affirme que « le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (19, 10). Manson a appelé cet évangile « l’Evangile des exclus »… Edelmann y voit là le rappel que « chacun de nous est un exclu ». Un exil d’un bien-être originel, auquel il faut revenir.
Retourner à sa propre Source, c’est devenir capable de s’aimer soi-même et d’aimer l’autre : en remerciant la vie telle qu’elle est, avec ses embûches (qui quoiqu’on en pense, nous font grandir), en pardonnant, en ne jugeant pas. Car nous aurons appris à percevoir, derrière les apparences, le lien inconnu qui nous a fait trébucher ou fait tomber l’autre. Nous aurons reconnu le mental à l’œuvre, dont nous avons tous été les esclaves. Alors nous nous sentirons en paix, en harmonie avec nous-même, et par ricochet, avec le monde extérieur. Là où l’ego, le Moi, ne voient qu’à travers les prismes des pensées et des émotions, divisent, jugent, excluent, le Soi, l’amour de soi, voit à travers les yeux de l’esprit, la conscience, la connaissance des ruses du mental dont il n’est plus dupe, la bienveillance, la compassion, la reconnaissance de soi en l’autre. Il unit, fait le lien entre les opposés, voit « par transparence » ce qui se joue derrière les apparences.
Apprendre à se recentrer c’est prendre conscience que nous possédons en nous un « centre » indépendant des circonstances extérieures : je ne suis pas la maladie qui me ronge, je ne suis pas mes actes même si je les ai commis, je ne me résume pas à ce que je suis à la minute présente. Prendre conscience que nous avons en nous une source de sagesse, un guide bienveillant, et non du vide. Apprendre à faire silence en soi-même, ce n’est pas être confronté au rien ; c’est être face à ses émotions, peurs, désirs, et refoulements éventuels. C’est s’aimer suffisamment pour vouloir guérir, espérer mieux de soi-même, et retrouver la foi. On ne peut s’aimer soi-même et les autres que si l’on sait ou si l’on nous dit que l’on peut évoluer, et comment. Apprendre à être son meilleur ami n’est pas se priver d’amis, c’est être celui ou celle que l’on voudrait avoir pour ami. C’est être un exemple de ce à quoi chacun aspire, un exemple que l’on suivra plus volontiers parce qu’incarné sous nos yeux. L’amour de soi ainsi entendu n’est-il pas contagieux pour le meilleur des mondes (et non pas parfait) ?
En un mot, pour que le développement spirituel soit accessible à tous, il faut dépasser l’aspect rituel ou parfois dogmatique des religions et leur faire faire la paix avec leur dimension profondément psychologique, psychanalytique même. Ce n’est pas là leur faire injure, ni les « athéiser », mais leur rendre leur capacité à nous transformer intérieurement, plus qu’à être un croyant pieux. Comme l’exprime admirablement Eric Edelmann, « il n’est plus question de faire le bien par opposition à quoi que ce soit, mais simplement de laisser s’exprimer un état naturel, foncièrement bon et aimant, qui jaillit spontanément ». Et que l’ego entrave. S’aimer soi-même devient en ce sens pratiquer ce que Dieu pratique Lui-même. Selon Thomas Merton, cité par Placide Gaboury dans Un Torrent de silence, Il « voit toutes choses comme bonnes, parce qu’il voit l’harmonie intérieure derrière les oppositions apparentes. Mais les hommes séparent ce que Dieu a uni ».
[Mini-biographie] - Ambassadrice de Paix de la FPU, après un DEA de Philosophie, Sabine Bourgeat est actuellement professeur de culture générale et des religions. Elle est aussi vice-présidente et animatrice de l'association de cafés philosophiques Accord-Philo et auteur du Marché du désespoir (éd. Zagros, 2006, livre dont le thème était le refoulement et le déni des autorités de notre soif spirituelle).
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Libellés : développement humain, spiritualité
lundi, septembre 22, 2008
Lancement de la commission sur le développement humain et spiritualité
Ce blog est devenu celui de la nouvelle commission de la FPU sur le développement humain et spiritualité, qui a été lancée le 13 Septembre, 2008, à Paris.
Pour ceux et celles qui sont inscrit(e)s par email, nous espérons que vous continuerez à vous intéresser à ce blog, ainsi qu’aux réunions de la commission qui y seront indiquées. Sinon, vous avez la possibilité de vous désabonner, si vous le souhaitez, en cliquant sur le lien à la fin des emails.
Veuillez noter que l’adresse de ce blog est devenu dhs-fpu.blogspot.com.
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lundi, mai 08, 2006
Perspectives chrétiennes pour la paix
Jean-Luc BERLET [Mini-biographie ici]
Philosophe, auteur de « Le Complexe de Dieu » et « Au-delà du désespoir »
«L’humanité gémit à demi-écrasée sous le poids des progrès qu’elle a fait. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. A elle de voir d’abord si elle veut continuer à vivre. A elle de se de mander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers, qui est une machine à fabriquer des dieux. » Henri Bergson
Les Evangiles constituent indéniablement un message de paix pour l’Humanité. Tout se passe comme si de nombreuses paroles du Christ étaient directement en rapport avec la situation conflictuelle de la Judée occupée alors par Rome. C’est aussi ce « pacifisme » à l’égard de l’occupant romain qui a valu de nombreux ennemis à Jésus. Beaucoup de juifs qui attendaient la venue d’un Messie sous les traits d’un libérateur national ont été déçu par la « neutralité » politique du Christ. Quand Jésus demandait d’aimer son ennemi ou de tendre l’autre joue, il pensait sans nul doute à l’occupant romain, ce qui ne pouvait que faire scandale pour les partisans d’un recours à la violence. En choisissant de « sacrifier » Jésus, pourtant innocent à la place du nationaliste Barabas, Ponce Pilate a pris une décision très politique visant à apaiser la tension extrême qui régnait alors en Judée. Jésus a été en quelque sorte le bouc-émissaire dont le sacrifice a permis pour un temps au moins le maintient de la paix. Mais une paix ainsi obtenue à travers une injustice terrible ne pouvait pas durer longtemps…
L’intellectuel chrétien René Girard a parfaitement analysé cette logique de la victime expiatoire censée exorciser la violence dans son ouvrage intitulé précisément Le bouc-émissaire. Une tradition juive consistait à désigner un bouc envoyé dans le désert afin que le démon Azazel vienne le posséder, détournant ainsi sa rage destructrice de la communauté humaine. Girard montre le caractère universel de ce type de rituel censé exorciser la violence qui mine les rapport humains. Mais dans la mesure où la logique du bouc-émissaire constitue une stratégie de paix basée sur l’injustice, elle se solde par un échec tragique, car le sang de l’innocent réclame toujours vengeance. René Girard loue dans le christianisme la première tentative de rupture radicale avec une telle logique expiatoire qui fait de l’injustice contre un être le prix de la paix pour tous les autres. Car, précisément dans l’idéal chrétien, le Christ est censé être le dernier homme juste qui meurt pour les fautes de tous les autres. Hélas, dans la réalité historique, le pouvoir chrétien reprendra bien souvent la logique du bouc-émissaire à son compte pour justifier la persécution des juifs ou la guerre contre les musulmans…
Dans une perspective chrétienne pour la paix, l’individu ne saurait être sacrifié au profit de la société. C’est cette morale inflexible de la dignité de la personne en tant que telle que le philosophe chrétien Emmanuel Mounier est venu rappeler à l’Occident au moment où ce dernier s’était laissé séduire par les sirènes mortifères du totalitarisme et du fascisme. Sa doctrine aujourd’hui trop peu connue du personnalisme constitue une affirmation intransigeante du caractère sacré de la personne humaine en tant que telle. Mounier avait même espéré féconder intellectuellement une « troisième voie » humaniste et chrétienne s’opposant à la fois à la déshumanisation communiste et capitaliste. Si son mouvement de pensée n’a pas vraiment réussi à s’imposer, il a tout de même inspiré de grandes figures de la paix et de la justice sociale. Ainsi les deux Polonais les plus célèbres, le syndicaliste Lech Walensa et le pape Jean-Paul II se sont directement réclamé de l’héritage intellectuel de Mounier. En France, Michel Rocard, inventeur du RMI et surtout l’abbé Pierre avec son combat pour les sans-logis sont aussi des émules de cet intellectuel trop peu connu.
Car encore une fois, du point de vue authentiquement chrétien, il ne saurait y avoir de paix durable dans le monde sans défense de la justice sociale. Le pasteur Martin Luther King nous en a fait la démonstration à travers son combat pour les Droits civiques des Noirs aux USA.
[Mini-biographie] - Docteur en philosophie à la Sorbonne, il est enseignant en philosophie, sciences humaines et littérature à l'ISG de Paris et à l'INT d'Evry. Déjà auteur de deux essais, Le Complexe de Dieu (Imago-Exergue, 1999) et Au-delà du désespoir (L’Harmattan, 2005), La Cinquième Cavalière est son troisième ouvrage. Jean-Luc Berlet est aussi fondateur et président d'Accord-Philo, une association intellectuelle qui organise régulièrement des cafés philosophiques à Paris afin de libérer la pensée du carcan conformiste qui lui est imposé aujourd'hui et le dirigeant du cercle des Ambassadeurs de Paix de la FPU à Paris depuis 2003.
Publié par Alan Sillitoe à l'adresse 7:36 PM 0 commentaires
